Ce second épisode de Break’intellect présente aujourd’hui une facette moins agréable mais pas moins négligeable de l’industrie vidéo-ludique. C’est un tracas qui fait défaut depuis des siècles, mais se veut plus récent dans le domaine du jeu vidéo. Du mal à lâcher le clavier ou la manette, sentiment de manque, agressivité : regardons de plus près ce que représente l’addiction aux jeux vidéo.

Quelques termes à définir

Selon le Larousse Médical, l’addiction est considérée comme un « processus de dépendance plus ou moins aliénante à des toxiques ou à des comportements ». Cette définition ne cible pas la dépendance aux jeux vidéo, contrairement à l’OMS qui ne parle pas d’addiction, mais de « trouble du jeu vidéo » :

(…) un comportement lié à la pratique des jeux vidéo ou des jeux numériques, qui se caractérise par une perte de contrôle sur le jeu, une priorité accrue accordée au jeu, au point que celui-ci prenne le pas sur d’autres centres d’intérêt et activités quotidiennes, et par la poursuite ou la pratique croissante du jeu en dépit de répercussions dommageables ».

Le paragraphe suivant stipule un critère de reconnaissance d’une dépendance que la rédaction trouve plutôt intéressant à analyser :

« Pour que ce trouble soit diagnostiqué en tant que tel, le comportement doit être d’une sévérité suffisante pour entraîner une altération non négligeable des activités personnelles, familiales, sociales, éducatives, professionnelles ou d’autres domaines importants du fonctionnement, et en principe, se manifester clairement sur une période d’au moins 12 mois ».

Vous devez donc avoir une addiction depuis 1 an en plus de conséquences sur tout votre quotidien pour être diagnostiqué(e) comme « accro ». Cela ne peut pas plaire à tout le monde, il est facile de le concevoir : quand on commence à ressentir une dépendance chez soi ou chez les autres, sa durée n’est pas ce qui inquiète le plus, mais son origine.

Pourquoi la dépendance s’installe ?

Il est difficile de donner une réponse précise à cette question, les raisons étant différentes pour chacun d’entre nous. Quand certains se servent du jeu vidéo comme d’un moyen de combler un manque affectif, d’autres y voient une échappatoire à une réalité trop dure à surmonter. Dans tous les cas, on peut néanmoins dire qu’il y a une sorte de lien : le jeu vidéo réconforte, apporte un sentiment de bien-être ou de sécurité, un confort que l’on ne trouve dans aucun autre « concept » (voyez ici ce qui regroupe la famille, les amis, le travail ou tout autre aspect important du quotidien d’un individu).

En dehors de ses effets, la dépendance se remarque par le comportement de celui ou celle qui en souffre. Un besoin incontrôlé de jouer, pendant des durées parfois très longues, un manque quand le jeu n’est pas à portée de main. Ce manque peut se traduire par de l’irritabilité, un manque de concentration voire de la transpiration. La personne peut se sentir incomplète, en insécurité : son état psychologique se dégrade quand elle est séparée de sa console. En d’autres termes, le schéma est relativement proche de celui d’une personne qui arrête la cigarette, la malbouffe ou l’alcool.

La dépendance pour les jeux vidéo peut se manifester à tout âge : petits et grands, jeunes ou vieux, hommes ou femmes, personne n’est à l’abri. À moins que vous ne fixiez des limites avant, pendant et après la période de l’addiction.

Une idée réelle de l’addiction

La rédaction a questionné des personnes qui ont été atteintes afin de comprendre au mieux ce que représentait cette addiction. Nous en avons retiré deux, et nous avons changé les noms dans un souci d’anonymat. Ces témoignages servent d’exemples de manifestation de la dépendance, ainsi que leur solution.

Louise

« J’ai remarqué l’addiction quand j’ai repris les cours, j’avais 17 ans. Cela s’est passé durant les grandes vacances scolaires qui, dans mon cas, avaient duré trois mois et demi. À la rentrée j’avais de gros tremblements qui ne se calmaient pas, et beaucoup de mal à me concentrer. C’est à ce moment que je me suis dit qu’il y avait un problème quelque part. Mes parents avaient un doute durant l’été, mais ils ont mis ça sur le compte de la « crise d’ado » et de mon « mauvais caractère naturel ». Je crois qu’ils n’ont jamais réalisé que c’était une dépendance, l’histoire semble avoir été passée sous silence ».

« L’addiction est passée parce que je me suis canalisée. Petit à petit, j’ai réduit mes heures de jeux, et les cours aidaient beaucoup à mon « sevrage ». J’ai eu beaucoup de mal au début, mais mon avenir était en jeu donc je me suis fait violence. Avec de la volonté et un point de vue objectif, ce qui est dur quand il s’agit de nous-même, il y a un moyen d’y arriver. Avec du recul, je me dis qu’une aide extérieure n’aurait pas été du luxe. Mais sur le coup, je pense que j’aurais pu être assez violente si l’on m’empêchait de jouer. En ayant la console dans ma chambre, c’était délicat de ne pas la toucher car c’était la première chose que je voyais en ouvrant les yeux le matin ».

« Je jouais facilement 14 heures par jour, parfois même 24 heures sans faire de pauses, hormis pour les besoins vitaux. Maintenant, je joue entre deux et quatre heures quelques jours par semaine ».

Hugo

« J’avais 8 ans et mon frère 4 : il a commencé à jouer aux jeux vidéo avec moi. Au début ça se passait bien, mais vers 6 ou 7 ans il a eu un comportement différent. Il ne voyait que l’écran, rien d’autre. Il était coupé du monde réel. Ça lui arrivait de simuler les actions du jeu en sautant sur place, en se levant. Il ne fallait jamais passer entre lui et l’écran, il était capable d’en venir aux mains. Pour ne pas arrêter son jeu, il était prêt à escalader les meubles, juste pour continuer de jouer. Si l’on devait le « sortir du jeu », il fallait enlever toute possibilité de voir l’écran pendant quelques secondes, ou le faire asseoir. Cela a duré entre 3 et 4 ans, au point où mes parents me demandaient de ne jamais le laisser jouer seul. Nos parents ont instauré des règles fixes pour mon frère et moi ».

« On ne pouvait jouer que l’après-midi pendant le weekend, à condition que nos chambres soient rangées le matin et que nous ayons aidé à nettoyer la maison (étendre le linge, vider ou remplir le lave-vaisselle). Les restrictions d’âge étaient surveillées aussi. Petit à petit, mon frère s’est calmé tout seul. Il a appris à se canaliser : la seule chose que je faisais pour lui, c’est de lui faire remarquer les fois où il se mettait debout sans s’en rendre compte ».

Un point de vue extérieur parfois peu conciliant face à l’addiction

Comme le dit Louise lors de son témoignage, ses parents ne sont pas intervenus pour remédier au problème. Bien souvent, ces derniers ont du mal à y croire, et surtout à corriger la dépendance de leurs enfants ou de leur entourage. Certains n’ayant pas grandi avec les jeux vidéo, il se peut que l’addiction leur soit aussi étrangère que le sujet lui-même. D’autres encore déclarent les jeux responsables, car ceux-ci rendraient violents. Comment en viennent-ils à cette conclusion s’ils n’ont jamais touché une manette ? Peut-être les médias, les « on dit ».

  • On dit que les jeux abrutissent les enfants : ils servent pourtant de support éducatif pour certaines classes (géométrie spatiale avec Minecraft).
  • Les jeux rendent accro tous les joueurs : comme le chocolat, le tabac, la drogue, le papier toilette (non, ce n’est pas une blague). Si la dépendance se développe, c’est à cause d’une perte de contrôle. Peut-on pour autant blâmer un être humain qui a une faiblesse ?
  • On a vu des enfants en tabasser d’autres, et ils jouent à Call of Duty : c’est évidemment la faute des jeux vidéo, c’est sûr. Dans les années 40 on ne voyait jamais ça. Non.

Sus à l’ennemi : mais lequel ?

La plupart des anti-jeu vidéo veulent un coupable, un martyr qui serait responsable de la dépendance aux jeux vidéo. Tout comme l’origine de l’addiction, le  » coupable » est différent pour chacun d’entre nous. Il est même gênant de parler d’un coupable : c’est une faiblesse, une perte de contrôle. Un refuge pour certains. L’être humain fait ce qu’il peut pour s’en sortir, même si tous les moyens ne sont pas bons.

Qui semble le plus coupable entre un enfant qui développe une addiction et le parent qui a laissé faire ? Qui est le plus à plaindre entre celui qui veut en sortir et celui qui ne l’a pas mais ne fait que juger ? Comment désigner un coupable si on ne s’est jamais documenté dessus ? Pourquoi les jeux vidéo seraient-ils plus impliqués dans le mal-être que tout autre chose ? Bien sûr que parfois, c’est le cas. Mais chaque cas diffère. Et le plus important : on ne peut désigner voire traiter un mal que l’on ne connait pas.

Aider, décrocher, s’en détacher

La rédaction pense que la dépendance aux jeux vidéo est une addiction comme les autres. Autrement dit, le premier pas pour en sortir serait de le dire. L’image cliché du geek enfermé dans sa chambre avec le casque sur les oreilles fait encore fureur de nos jours, mais nous savons tout de même parler. Une de nos rédactrices vous en parle :

 » Si vous avez une famille qui vous écoute, parlez-leur de votre addiction. Si personne n’est là pour vous et que vous devez y faire face seul, allez-y petit à petit, n’arrêtez pas du jour au lendemain. Trouvez une autre activité, même si c’est difficile quand on est seul. Ne vous ruinez pas à rester dans cet état : c’est quelque chose que vous regretterez, tôt ou tard ».

Ensuite, nous avons pu remarquer que les enfants et les adolescents étaient les plus touchés par cette dépendance, car ils sont très tôt habitués aux écrans. Voici un petit mot pour les parents qui, on l’espère, vous aidera un peu :

« Si votre enfant est en décrochage scolaire, ne sort pas beaucoup, a une console à portée de main, ne faîtes pas l’autruche. Aidez-le à ne pas plonger, c’est bien plus rapide que vous ne le pensez. Faites des activités ensemble, ne le laissez pas jouer seul. Cela peut être un enfant, un ado en pleine crise qui vous insupporte, c’est pareil. Nous ne sommes pas tous capables de décrocher seuls ».

Obsession, passion et vocation

Une dernière chose nous semble importante. Bien que l’addiction soit quelque chose de grave et à traiter en urgence, sachez que cela n’est pas toujours ce que vous pensez. Il se peut que votre enfant, votre conjoint(e) ou quelqu’un de votre entourage ne soit pas accro, mais tout simplement passionné. Le meilleur moyen de savoir, c’est de regarder son comportement quand la personne n’est pas sur sa console.

Encore une fois, il ne sert à rien de stigmatiser le jeu vidéo, c’est un concept comme un autre. Autant déclarer la guerre à tout ce qui nous entoure. Il faut un certain équilibre qui ne se trouve qu’avec de l’écoute, de la patience et de la motivation. Sachez que l’industrie du vidéo-ludique n’est pas seulement un moyen de se détendre ; c’est aussi un outil d’éducation et de rééducation.

Rendez-vous au troisième épisode de Break’intellect pour en savoir plus !

Un commentaire

  1. Encore une fois, très intéressant. J’aime beaucoup la façon dont le sujet à été abordé sereinement et sans faire un point noir du jeu vidéo comme moyen subversif, comme c’est souvent le cas dans les médias « traditionnels ».
    Qui plus est, pour être passé par là, je trouve important d’en parler ☺️.

On te laisse la parole :